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David Korn-Brzoza et Jean-Noël Jeanneney
LA DROLE DE PAIX
Texte dit par Philippe Torreton. Production Kuiv – Michel Rotman, durée 95 min

vendredi 6 novembre 2009

"En novembre 1918, la Grande Guerre laisse derrière elle une Europe épuisée, ravagée, exsangue mais qui se berce de l’espérance magnifique qu’il ne pourra plus en surgir d’autre : il doit s’agir de la « Der des Der ». Il ne faudra hélas que deux décennies pour que survienne un nouveau drame – plus épouvantable encore – dans lequel les rêves des pacifistes seront piétinés, et pour qu’une nouvelle génération soit jetée dans la tourmente." (Extrait du dossier de presse)

De nombreux documentaires sur les deux guerres mondiales ont été diffusés ces dernières années, traitant des conflits dans leur totalité ou développant des aspects thématiques. Les formes documentaires se sont elles aussi renouvelées et enrichies par les nouvelles techniques numériques. La période de l’entre deux guerres a été plus négligée par les auteurs. La dernière grande production datait de la fin des années quatre-vingt et avait été diffusée sur M6. (1) C’est donc avec intérêt qu’il faut découvrir ce film dont le but est de décrypter les 25 ans qui séparent les deux conflagrations.

Diffusion mercredi 11 novembre 2009, sur France 3 22 h 55 durée 95 min

Par Claude Robinot,

Dans la version DVD du documentaire les deux auteurs expliquent leur démarche.

Interview de J-N Jeanneney

Jean-Noël Jeanneney revient sur le rôle de la politique étrangère de la France et sa responsabilité dans la faillite de la paix. Dans un premier temps, il présente un Clemenceau moins intransigeant vis à vis de l’Allemagne que Poincaré. Il fait porter l’échec de Versailles autant sur l’ampleur des réparations que sur l’isolationnisme américain. Il reproche ensuite à la France de ne pas avoir su choisir entre une politique dure, celle de l’occupation de la Ruhr et une politique de réconciliation, celle prônée par Briand. Jean-Noël Jeanneney condamne aussi l’attitude suiviste de la politique étrangère française des années trente qui se met à la remorque d’une Grande Bretagne, elle même hésitante et ambiguë vis à vis de l’Allemagne nazie. L’historien revient ensuite sur des analyses classiques pour les conforter comme la faiblesse démographique qui conduit à la stratégie défensive de la ligne Maginot, ou la possibilité d’arrêter Hitler en mars 1936, au moment de la réoccupation de la Rhénanie. Il repousse la légende d’un front populaire négligeant et lui attribue un rôle décisif dans le réarmement dès 1937. Au final, J-N Jeanneney insiste sur les hésitations de la politique diplomatique française, plus que sur ses erreurs.

Interview de David Korn Brzoza

C’est une excellente idée que d’avoir réalisé cette interview du réalisateur qui décrit minutieusement et avec une grande honnêteté les étapes de la réalisation d’un documentaire historique. (Cela nous change des autopromotions satisfaites de certains réalisateurs qui manient surtout la langue de bois audiovisuelle). Les professeurs qui travaillent avec leurs élèves sur le décryptage de l’image et l’analyse de film documentaire trouveront là de quoi satisfaire leur curiosité. Il faut d’abord établir un récit sur ces deux décennies en s’appuyant sur de nombreuses lectures et en croisant les regards de l’historien et du réalisateur, ce dernier adoptant la posture du « naïf » ou du futur spectateur. Le réalisateur qui est maître du rythme et de la réalisation finale demande d’intégrer des « pauses culturelles » des moments de respiration qui allègent le discours historique pur (chansons, spectacles…films d’animation, ambiances d’époque). Le récit documentaire filmique est donc un compromis entre les désirs de l’historien et celui du réalisateur. La première sélection d’archives, assez large, aboutit à un montage virtuel de plusieurs heures (8 heures pour le premier montage. Le réalisateur traque le document rare (film couleur sonore ou film amateur) élimine progressivement tout ce qui n’est pas indispensable. Le film prend ensuite sa dimension multimédia avec le banc-titre et l’habillage sonore de rushes qui sont souvent muets. Il faut donc mixer et bruiter les archives. Un léger maquillage embellira le film (c’est le cas ici) ; trop d’insistance dans les effets de réel peut devenir insupportable (on se souvient, dans un documentaire récent du bruit des gants d’Hitler qui frappent la paume de sa main !).

Le commentaire du documentaire (le récit) est clair et correct ; il s’interrompt assez souvent pour laisser parler l’archive. Une critique cependant : le choix de Philippe Torreton pour dire le texte n’est pas toujours heureux. Son timbre dramatise à l’excès des événements qui le sont déjà suffisamment comme ça. Sa tonalité manque de neutralité et donne au récit un parfum téléologique de catastrophe annoncée.

La drôle de paix

Le documentaire (sur le DVD) est découpé en 12 chapitres chronologiques :

L’armistice de 1918, Les années 20, le Krach de 1929, Hitler au pouvoir, Aux Etats-Unis, La guerre d’Ethiopie, La Rhénanie, La guerre d’Espagne, L’Anschluss, Munich, l’après-Munich, Conclusion

La paix de Versailles et les années 20

Ce chapitre initial est l’un des plus intéressants du documentaire autant pour l’analyse de la conférence que pour la qualité des archives sélectionnées (une rare photo de Foch près de son wagon) et les images toujours fortes et contrastées entre la joie de l’armistice et la douleur des gueules cassées. Une infographie intelligente et claire (très utilisable en classe) dessine la nouvelle carte de l’Europe, elle sera reprise et filée tout au long du documentaire. Les enjeux de Versailles sont expliqués ainsi que ceux de la SDN dont la naissance est obscurcie par l’absence américaine.

Le passage sur les années 20 est moins convaincant. Si l’on peut comprendre et apprécier les images sur « les années folles » et autres « roaring twenties », on regrettera que les images qui suivent évoquent tour à tour : la Russie des Soviets, Mussolini, la Ruhr, le putsch de Munich sans que la spécificité et la portée de la période 1919-1923 soit soulignée. Le documentaire se contente d’enregistrer la normalisation qui marque le début de l’ère de Weimar et de Locarno. La crise de 1929 et ses conséquences sont présentées de manière classique et efficace ; le traitement qui en est fait là aussi peut donner lieu à une exploitation avec des élèves en utilisant la chanson « brother can you spare a dime » qui surligne les images de la crise. Bien sûr, le mécanisme de diffusion à l’Allemagne et le premier succès électoral nazi n’est pas oublié. .

Aristide Briand et l’espoir de paix

Le rôle d’Aristide Briand tant dans ses relations avec Stresemann, Brüning ou Kellogg est particulièrement bien analysé. Son discours à la SDN en 1931, est un moment fort du documentaire. Il est vrai que sa disparition en 1932, l’échec de la SDN et la guerre ont conduit à sous estimer son rôle politique. Les images choisies, jusqu’à ses funérailles nationales sont très émouvantes.

La faillite de la sécurité collective

Le documentaire porte une attention particulière à la SDN dont les archives sont très présentes. On retiendra les images de la séance de 1932 qui suit l’invasion de la Mandchourie par le Japon impérial, ainsi que les images très fortes de l’intervention du Négus Hailé Sélassié chahuté par les Italiens.

Le documentaire rappelle à juste titre que l’axe des dictatures n’allait pas de soi et que les intérêts de l’Italie mussolinienne entraient en conflit avec ceux du 3e Reich naissant, surtout quand il s’agissait de l’Autriche. La rencontre de Stresa en 1934, n’est pas une victoire diplomatique pour Hitler. Les images le montrent encore gauche et hésitant. Pour les auteurs, c’est l’épisode de mars 1936, avec la remilitarisation de la Rhénanie qui marque le tournant et le renversement des alliances. Le film montre aussi que l’Anschluss de mars 1938 se prépare quatre ans avant, par l’assassinat du chancelier Dollfuss et le noyautage des institutions par les nazis autrichiens. Le chancelier Schuschnigg est pris dans un filet dont il ne peut se sortir. .

La marche vers la guerre

La chronologie des événements suivants est assez connue pour qu’il soit inutile d’y revenir ; l’enchaînement des crises renforce à chaque fois l’axe. Pour reprendre un mot de Arthur Koestler, « les antifascistes progressaient, fanfare en tête, de défaite en défaite » La crise de Munich est particulièrement bien traitée par les auteurs, dans sa durée et dans sa complexité. C’est presque « une étude de cas » sur les travers de la diplomatie européenne. Les images illustrent parfaitement ce qu’on appelle « le ballet diplomatique » avec ses allers et retours. L’avion a désormais remplacé le train pour les déplacements officiels. Le choix des reportages laisse entrevoir la peur de la guerre qui monte avec son cortège de clichés cinématographiques. La négociation de Munich est le parfait exemple de ce que l’acte d’accusation du procès de Nuremberg appellera : « un crime contre la paix »

En conclusion, ce documentaire, très classique dans sa forme, par la clarté du récit et un choix d’archives rafraichi de quelques trouvailles, peut rendre service aux professeurs qui souhaitent aborder cette question avec leurs élèves.

(1) Coproduction TVSR, BBC, M6, MK2 « Les chemins de la guerre 1918-1939 ». Six documentaires alternant images d’archives et témoignages, chaque numéro étant consacré à l’expérience d’un grand pays (France, Allemagne, Italie ; Grande-Bretagne, URSS, Etats-Unis) Ils ne semblent pas avoir été édités.

 

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