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Pascale CLARKE et Daniel COSTELLE
Apocalypse, la 2ème guerre mondiale
France Télévisions, 2009

mercredi 4 novembre 2009

Documentaire en 6 épisodes d’une heure, diffusé en 3 soirées (les 8, 15 et 22 septembre), cette œuvre télévisuelle de Pascale CLARKE et Danielle Costelle a été l’un des évènements du paysage audiovisuel français et du Landerneau des historiens :
-  Evènement du PAF car le budget et la promotion médiatique de la série ont été conséquents
-  Evènement pour les historiens car le documentaire a déclenché une salve de critiques et de controverses.

Pour rédiger ce compte-rendu, je n’ai visionné que les deux derniers épisodes de la série. Mais qu’importe, les images de ces deux épisodes peuvent suffire pour l’analyse, le making off ainsi que les résonances de l’internet (je remercie ici les nombreux clionautes qui par leurs réactions et /ou leur référencement internautique ont nourri ce compte-rendu) ont utilement complété ce compte-rendu.

A nous de voir si la polémique est justifiée et si ce support audiovisuel peut trouver place dans nos ressources didactiques.

Par Jérôme Riffault,

Un documentaire ambitieux et prometteur ?

Des moyens conséquents

3.6 millions d’euros soit 600 000 euros par épisode de 52 minutes (à titre de comparaison, certes caustique, un épisode de l’actuelle série-culte du PAF, « Plus belle la vie » coûte 85 000 € pour 26 minutes). Le service public a donc eu de l’ambition pour cette série documentaire. Les sources d’archives sont nombreuses : françaises (notamment celles de l’ECPAD (Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense) situé au Fort d’Ivry), soviétiques, anglaises, américaines, japonaises, chinoises, allemandes pour celles facilement identifiables. Sources d’images officielles et privées : les caméras amateurs sont à leurs débuts et offrent quelques belles images dans ce documentaire. Images nombreuses et présentées comme majoritairement inédites : 70 % aux dires de Daniel Costelle dans le making off (pour justifier cette étonnante affirmation, la période ayant fait l’objet de nombreuses productions documentaires, les réalisateurs évoquent des « fonds d’archives émergents », stocks classés dans les entrailles du Fort d’Evry et exhumés au gré de tris, classements, restauration). Mais seulement 50 % d’images inédites sur le site de France Télévisions dédié à la série (http://programmes.france2.fr/apocal...). Beaucoup moins à en croire les spécialistes du sujet : la plupart des images semblent avoir déjà été utilisées dans les émissions « Histoire parallèle » de Marc Ferro, et les « Grandes batailles » de (déjà) Daniel Costelle et Henri de Turenne.

Un making off à voir

Il vaut le visionnage : les réalisateurs (Daniel COSTELLE et Isabelle CLARKE) occupent une large part des interviews. Ils ne sont pas les plus intéressants : leur minauderie est pénible, ainsi que l’historique de leurs chamailleries. Ils sont toutefois utiles quant aux explications qu’ils donnent sur leurs motivations à réaliser Apocalypse : il s’agit pour eux d’un « devoir de mémoire et d’un devoir d’explications ». Leur projet a eu dès le départ un parti-pris : « démontrer leur rejet de la guerre, que celle-ci est une saloperie ». Quant au choix de la restituer la couleur aux images, il part d’un a priori critiquable : aujourd’hui, les jeunes (que les réalisateurs souhaitent toucher) seraient réfractaires au noir et blanc. Les intentions d’Isabelle Clarke et de Daniel Costelle sont donc à rapprocher de cet art (remis au goût du jour chez le personnel politique, les médias voire dans nos métiers (voir la place nouvelle accordée au récit, à l’Histoire incarnée) de la transmission et de la conviction par le pouvoir des histoires (ou storytelling) : en bref, passer par l’émotion pour toucher la raison.

Plus intéressantes sont les interviews des techniciens qui ont participé à la réalisation, à commencer par celle du technicien chargé de la restitution des couleurs. Il parle bien d’une « restauration des couleurs » et non pas d’une simple colorisation. La nuance vaut qu’on s’y arrête : restaurer les couleurs relève d’un travail de recherche historique où le technicien se fait avant tout historien. Retrouver les couleurs a été l’objet d’un minutieux travail de recherche sur les textures, les tissus notamment à partir d’une base de données de 28 000 photos d’époque, ainsi que d’ouvrages traitant des uniformes d’époque, voire de contact avec des musées du monde entier (par exemple le musée des shérifs situé à San Diego pour retrouver la bonne couleur des uniformes d’officier de police de l’époque). Enfin, nettoyer l’image de tous les parasites (appelés « pétouilles », ça ne s’invente pas…) permet de retrouver des séquences plus fluides, plus harmonieuses pour l’œil. En la matière, la restauration des manuscrits a-t-elle d’autre ambition que celle-ci ? Le témoignage du technicien chargé du son vaut aussi le détour. Son intention est clairement exprimée : le son n’a de valeur que s’il fait ressentir physiquement une situation (face à des images de foules rassemblées et fanatisées, il s’agit pour lui de faire « subir le rassemblement » au spectateur). Si certains sont proviennent d’une patiente collecte dudit technicien qui écume les meetings aériens pour saisir LE bruit du moteur de CE chasseur-bombardier allemand, il est des sons plus improbables : le fameux bruit strident des chasseurs Stuka en piqué semble impossible à reconstituer, et pourtant il est souvent utilisé au cours du documentaire.

En résumé, on le voit, et il faut insister sur ce point car il a été l’objet des plus vives critiques, les images d’Apocalypse n’ont pas qu’une simple visée médiatique. Elles sont aussi le fruit d’un travail d’archives.

Une vive polémique : un vrai documentaire ou un vulgaire produit médiatique ?

Pour approfondir les quelques critiques évoquées ci-dessous, la lecture d’un article de Vincent ARTUSO du 17 septembre sur le site Rue89 est éclairante : http://www.rue89.com/tele89/2009/09... Ainsi que l’analyse proposée François Ekchajzer sur le forum de Télérama : http://television.telerama.fr/telev...

La principale critique du documentaire est indiscutablement l’absence de sources : les images s’enchaînent avec une grande fluidité (la restauration joue ici un rôle esthétique majeur : pas de rupture chromatique, ni de discontinuité dans la qualité du grain) sans qu’on sache qui filme, le lieu de la prise de vue, encore moins la date. Le téléspectateur est contraint de s’en remettre aux compétences historiennes des réalisateurs. Mais le doute persiste : des images de propagande destinées à convaincre aux prises de vue personnelles, on est bien en peine de cerner un début de contexte propice à une analyse solide. D’autant que la bande-son alourdit inutilement par ses effets dramatiques la plupart des scènes (Kenji Kawai, musicien japonais, a été choisi pour ce qu’il est : un musicien versé dans « l’étrange et le fantastique » dixit le making-off). Pourtant, le commentaire insiste parfois sur le recul nécessaire à avoir face aux images : ainsi à la fin de la bataille de Stalingrad, la victoire de l’armée soviétique est « magnifiée par le talent des cinéastes russes », ou bien lors du retour du général Mac Arthur à Manille, Mathieu Kassovitz précise que ce « retour [est] bien mis en scène par son service de presse », la conférence de Yalta permet aussi une certaine prise de recul sur les images : « Le dernier acte de l’alliance, bon enfant pour les caméras ». Pour autant, était-il possible dans ce genre d’approche médiatique de citer chaque source, d’appeler à une prise de recul pour chaque séquence ? Le projet en aurait été avorté d’avance. D’autre part, les erreurs et les approximations sont fréquentes dans ce documentaire : erreur sur tel ou tel équipement militaire (des tourelles d’artillerie allemande deviennent françaises), telle ou telle analyse des faits (la présentation du pacte germano-soviétique est critiquable). Des commentaires souffrent de légèreté dans l’analyse : Himmler est présenté comme « l’homme de main aux petits yeux cruels ». Ou bien de poncifs : « La Seconde Guerre Mondiale ne respecte rien ». La subjectivité semble parfois l’emporter (je reprends ici quelques arguments lus sur la liste des Clionautes) : la Wehrmacht fait figure d’innocente aux côtés de la cruelle Waffen-SS, le rôle de l’URSS est parfois dévalorisé (dans les 2 premiers épisodes que je n’ai pas visionnés), la part belle est faite aux Etats-Unis. Pourtant, dans les épisodes 5 et 6, le rôle de ces deux acteurs me semble clairement nuancé : le commentaire insiste sur les très lourdes pertes de l’URSS mais aussi l’obstination de sa population ; quant aux Etats-Unis, ils sont pointés du doigt pour leurs bombardements au phosphore sur Dresde, au napalm sur Tokyo, pour leur racisme anti-japonais (« La haine des jaunes contre la haine des blancs »).

Face à cette salve de critiques, Marc Ferro semble ici la référence pour ce genre de documentaire : dans son émission « Histoire parallèle », 630 numéros diffusés entre 1989 et juin 2001, il proposait, accompagné d’historiens spécialistes de tel ou tel aspect, des analyses poussées d’images remises dans leur contexte. Marc Ferro faisait ici véritablement œuvre historienne. Mais qu’on ne se méprenne pas : Apocalypse n’avait pas cette seule et unique ambition historienne. Ses objectifs : devoir de mémoire, rappel des faits avec une chronologie simple. Le tout en 6 heures (combien d’heures consacrées à l’enseignement de la Seconde Guerre Mondiale en classe de 3ème ?), en première partie de soirée. Qu’on se souvienne que Marc Ferro n’officiait pas à une heure très flatteuse et n’avait pas bénéficié d’une promotion médiatique telle que celle d’Apocalypse. Ce qu’on peut effectivement regretter.

La violence des critiques semble par ailleurs avoir été proportionnelle au battage publicitaire fait autour de la diffusion d’Apocalypse. Il faut dire que le sous-titre : « La Seconde Guerre Mondiale comme vous ne l’avez jamais vue ! » avait de quoi faire tiquer le téléspectateur un tant soit peu versé dans la science historique. S’il est une période de l’histoire abondamment documentée, mise en scène, analysée c’est bien celle du second conflit mondial. On aurait toutefois tort de sous-estimer le manque de connaissances précises sur cette période chez nos contemporains. L’exemple ne vaut pas règle commune mais une anecdote récente peut appuyer l’argument : l’ignorance d’Alain Delon quant à la signification du 8 mai 1945 lors de l’émission « Qui veut gagner des millions ? » du 27 juin 2009. Delon ne vaut pas la France, mais qu’on s’intéresse, sans morgue ni prétention, au niveau moyen de connaissances de nos compatriotes sur ce conflit et l’on verra que la série « Apocalypse » n’est pas si mièvre. Aussi, il ne faut pas regretter un tel documentaire, ne pas non plus l’éliminer de notre horizon référentiel : il « rabâche » une histoire certes très factuelle (n’est-ce pas notre lot quotidien dans nos classes ?), et il semble constituer une étape dans l’histoire des médias. A ce sujet, un article récent (« Apocalypse, l’autre bataille ») de Isabelle Veyrat-Masson(directrice du laboratoire Communication et politique du CNRS) dans Libération du 9 octobre (http://www.liberation.fr/medias/010...) est très éclairant. Elle défend le documentaire, arguant du tournant médiatique qu’il représente : la Seconde Guerre Mondiale n’y plus présentée comme une série de grandes batailles mais bien comme un drame humain mondial aux conséquences inouïes (« Il s’y est perpétré des actes qui ne cessent d’être interrogées par la conscience humaine et qui modifient profondément son essence »).

Un documentaire malgré tout utilisable en classe

Apocalypse n’est pas exploitable à l’état brut dans nos classes. Une utilisation partielle et judicieuse semble ici indispensable.

Coupons le son !

On peut souvent reprocher aux documents des manuels dans leur sous-titre de donner le sens (parfois erroné d’ailleurs) du document avant même la lecture (ndlr : je rêve d’un manuel aux documents sans sous-titre). C’est le cas avec ce documentaire : Mathieu Kassovitz livre toute l’analyse (avec les reproches que l’on sait), le documentaire n’est plus du tout un document, il devient un film comme un autre. Avec Apocalypse, une utilisation possible est celle d’un visionnage sans le son : on compromet ainsi le projet initial des réalisateurs (« Amener l’Histoire à hauteur d’homme ») mais on retrouve l’usage d’archives brutes. Dès lors, des témoignages écrits, juxtaposés à telle ou telle séquence (on pense notamment au siège de Stalingrad : traité dans le documentaire avec une précision suffisante pour une classe de troisième) peuvent permettre un usage intéressant du documentaire.

Documentaire, œuvre artistique ou document d’histoire ? La comparaison entre images en noir et blanc et images en couleurs pourrait s’avérer intéressante pour des élèves de lycée. A quoi bon la couleur alors que la pellicule originelle est en noir et blanc ? L’article de Lyonel Kaufmann (professeur formateur, Didactique de l’Histoire, HEP, Lausanne (Suisse)) propose des pistes très intéressantes pour une étude d’Apocalypse en classe de lycée. A lire dans le Café Pédagogique : http://www.cafepedagogique.net/leme.... Au-delà de son article très fouillé quant aux usages des images d’archives, son approche didactique consisterait à : interroger la pertinence de la restauration des couleurs pour attirer les jeunes téléspectateurs (en posant justement la question… à nos jeunes élèves-téléspectateurs), interroger Apocalypse à partir d’autres sources d’images (notamment le personnage d’Hitler est-il abordé avec rigueur et pertinence dans Apocalypse ? Le documentaire Apocalypse ne fait-il pas oublier la dimension étatique du national-socialisme (en référence aux thèses avancées par Ian Kershaw) ? On comprend qu’Apocalypse ici davantage abordé comme œuvre cinématographique (l’un des buts avoués de Costelle et Clarke).

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